[...]C’était le début du printemps.
Toutes les possibilités étaient sur la table. Pourtant, je me bornais à
regarder ce mur jauni et bourré de trous devant moi. Je venais de plaquer mon
boulot. Cela m’apparaissait comme un impératif. Stratégiquement parlant, ce n’était
pas le coup du siècle : je vivais sur ma carte de crédit depuis déjà 3
semaines. Je m’en foutais. Je voulais devenir écrivain au plus profond de mon
identité. Tout le reste importait moins. Je devais recentrer et redéfinir mon
rapport à la création et me lancer, simplement. Les derniers 12 mois n’ont pas
été mes meilleurs, fallait maintenant recommencer. On reconnait les battant à
leurs capacités à se relever paraît-il gnagna. Un mot à la fois. Je venais d’être
refusé à l’université aux cycles supérieurs, j’avais 26 ans. Mes six dernières
années ont brûlées entre Anchorage et New Orleans, sur le pouce, dans de
vieilles bagnoles ou sur des ferrys à camper sur le pont durant des jours. J’ai
développé un certain talent à cueillir des cerises et à servir des pintes de
bières en continue, 80 heures semaine de travail ne m’ont jamais fait peur. Cela
m’enivrait en fait. S’assoir au comptoir d’un bar crevé de la tête et du corps
d’avoir fait les trois huit et se boire la bière de l’après-combat. On en
développe une certaine fierté. On se dessine des personnages de punks-bohémiens-artistes
qui « live fast ». Des
caravanes de personnages. Il y a une certaine unidimensionnalité à tout cela et
quelque chose de très simple. Je crois que cette équation m’a rapprochée et
fait toucher au bonheur à plusieurs reprises. Je m’étais fait gazer, poivrer,
matraquer, emprisonner, juger, durant mes années de bac pour des causes qui me
prenaient aux tripes avec des gens qui formaient de petites familles
provisoires. On se regardait dans les yeux et quelque chose se passait. Au moment
d’un vote de grève, d’une action spontanée, un spectacle de punk après une
manif, de chaque petites victoire; ou dans les moments de galères sur les
trottoirs du centre ville les poignets dans le dos, sur les lignes de piquetages
à se battre contre les scabs, durant une charge de la cavalerie. Quelque chose
se passait. Et je suis certain que pour ces militant-e-s aussi, le sentiment d’être violemment vivant leurs battait dans les tempes et jusqu’au plus profond de
leurs souvenirs encore en gestation.
Je n’avais rien, ni même
remords et regrets. Je souriais à présent devant ce mur jauni et bourré de
trous. La saison des plans venait de commencer. Les gens reprenaient vie dans
leurs visages et corps. Le quartier latin était en fleurs.
Je devais écrire.
Simon Bossé-Pelletier –Ma correspondance avec Ernest Nobsom-