mardi 26 mars 2013

121.


[...]C’était le début du printemps. Toutes les possibilités étaient sur la table. Pourtant, je me bornais à regarder ce mur jauni et bourré de trous devant moi. Je venais de plaquer mon boulot. Cela m’apparaissait comme un impératif. Stratégiquement parlant, ce n’était pas le coup du siècle : je vivais sur ma carte de crédit depuis déjà 3 semaines. Je m’en foutais. Je voulais devenir écrivain au plus profond de mon identité. Tout le reste importait moins. Je devais recentrer et redéfinir mon rapport à la création et me lancer, simplement. Les derniers 12 mois n’ont pas été mes meilleurs, fallait maintenant recommencer. On reconnait les battant à leurs capacités à se relever paraît-il gnagna. Un mot à la fois. Je venais d’être refusé à l’université aux cycles supérieurs, j’avais 26 ans. Mes six dernières années ont brûlées entre Anchorage et New Orleans, sur le pouce, dans de vieilles bagnoles ou sur des ferrys à camper sur le pont durant des jours. J’ai développé un certain talent à cueillir des cerises et à servir des pintes de bières en continue, 80 heures semaine de travail ne m’ont jamais fait peur. Cela m’enivrait en fait. S’assoir au comptoir d’un bar crevé de la tête et du corps d’avoir fait les trois huit et se boire la bière de l’après-combat. On en développe une certaine fierté. On se dessine des personnages de punks-bohémiens-artistes qui « live fast ». Des caravanes de personnages. Il y a une certaine unidimensionnalité à tout cela et quelque chose de très simple. Je crois que cette équation m’a rapprochée et fait toucher au bonheur à plusieurs reprises. Je m’étais fait gazer, poivrer, matraquer, emprisonner, juger, durant mes années de bac pour des causes qui me prenaient aux tripes avec des gens qui formaient de petites familles provisoires. On se regardait dans les yeux et quelque chose se passait. Au moment d’un vote de grève, d’une action spontanée, un spectacle de punk après une manif, de chaque petites victoire; ou dans les moments de galères sur les trottoirs du centre ville les poignets dans le dos, sur les lignes de piquetages à se battre contre les scabs, durant une charge de la cavalerie. Quelque chose se passait. Et je suis certain que pour ces militant-e-s aussi, le sentiment d’être violemment vivant leurs battait dans les tempes et jusqu’au plus profond de leurs souvenirs encore en gestation.

Je n’avais rien, ni même remords et regrets. Je souriais à présent devant ce mur jauni et bourré de trous. La saison des plans venait de commencer. Les gens reprenaient vie dans leurs visages et corps. Le quartier latin était en fleurs.

Je devais écrire.

Simon Bossé-Pelletier –Ma correspondance avec Ernest Nobsom

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