mardi 16 avril 2013

127.

''Lorsque j’écris le visage parle au papier. Il lui dit ce qu’il se doit. On n’y fait pas de la grande poésie sur les lignes du papier. C’est dans les marges que cela se passe. Le papier est séparé en deux. Il y a la marge et l’espace alloué pour le texte. Quand j’écris le visage pointe la margetoujourshâteauxfuturscorrection. Je n’aime pas un texte blanc. Un texte qui se respect se remplit de ratures et contient des redondances. Une pensée ce n’est pas propre, ça radote pis ça chie pis ça pousse des sons étranges. Un texte est tâché de café et n’est pas écrit avec un Mac. Un texte, ce n’est pas de la bière sur les chandails de ces femmes que je sers bien humblement. De la poésie. C’est un concept qui me dégueule, ça sent le windex, le propre, le désinfecté, ça sent le beige. C’est propre de la poésie. Pis le visage ne parle pas quand on écrit de la poésie. C’est du mordillage de crayons, la main dans les culottes, la pensée ben bandée.

Quand vais-je sortir d’ici?‘’

Ernest Nobsom –Carnet d’un interné-

dimanche 14 avril 2013

126.

« C’était dans le ventre que ça se passait. La tête qui battait à un rythme cardiaque irrégulier. Des mots qui se sont répétés en boucles, dans un ordre relatif. On se demande même parfois qui vous les répète à l’oreille en continue. C’est presque vous qui avez le contrôle.


Une identité provisoire construit sur le rythme cardiaque de la tête et d’une poésie schizophrénique dans les mains qui tentent de boucher les oreilles. Nous sommes des gens insatisfaits. Nous étions vannés, abimés pour les raisons que tu sais. Nous nous ennuyons facilement sous le soleil et sous les réverbères. Tu le sais. Nous nous étions promis tant de printemps, puis l’été a brûlé notre groupe. On a perdu des gens en chemin. Une identité de rêverie dont je parle et tu le sais. Une rêverie ponctuée de tics nerveux qui salissent ce visage dans la fenêtre. Un reflet.

L’insatisfaction se traduit par un rire fort et du mouvement. Elle te prend aux trippes et tu ne peux que fermer les yeux et tu ne peux que te cogner dans le réverbère sous le soleil de mars et tu te relèves et tu continues les yeux presque fermés cette fois comme une tempête dans Montréal la folle tout trempe de mars et tu arrives chez toi et tu embrasses cette femme qui te sourit en comprenant que la neige et la bosse au front du réverbère et que tu ne peux que te demander pourquoi est-elle en amour avec cet écrivain névrose du reflet de la vitre.

-Ernest Nobsom- Carnet d’un interné

mercredi 10 avril 2013

125.


''Il n'était question...'' so méta, marketing des identités et discussion des gestes. Nous détestons la poésie, mais nous ne faisons que ça. Des poètes affalés sur des chaises de bars à ruminer des projets lentement, lentement, len-te-ment. Le Mexique sale de Bolano et le plateau en poudreuse qui se relancent constamment une image calme et nerveuse du temps. ‘’ E.N. –gnagna et autres niaseries-

vendredi 5 avril 2013

124.


« C’était une histoire de printemps. Une histoire de lumière et de visages qui parlent bien. Des passant-e-s en parfait accords avec le décor. Un décor en poulies qui grincent et de ‘’steadicam’’ au coup des écrivains. Il ne faut jamais laisser une caméra à un écrivain. Ils vous mettent en boite et déforment vos visages complexes. Ils ajoutent des sons et de mélodies à vos talons sur les trottoirs. Les femmes en sourires et les hommes en mystères et cigarettes et vice versa, et vice versa. Une caméra dans les mains d’un écrivain est dangereux. On finit par tomber sur une conversation de vieillards qui ne s’écoutent pas et qui ne terminent pas leurs phrases. Des cerveaux en paragraphes qui coulent sur la céramique sale. La caméra est lourde sur les épaules frêles de l’écrivain. Elle y fait à sa tête. Elle nous amène dans les coins de champs où les regards se perdent au sol et trop dans le loin devant. Des plans volés entre deux prises où les techniciens repoudres les acteurs, où les micros captent des coins de dialogues. De la cigarette entre deux conversations de comédiens qui marmottent leurs fatigues avec l’assistante réal qui ne dort pas, depuis le jour 1 de la première take. L’écrivain est dans le chemin de tout le monde avec sa grosse caméra pis ses questions idiotes. Il est constamment bousculé par la fourmilière. Silence! Caméra! Et action! »
« Léonia qui fume des cigarettes dans un café du quartier latin. Extérieur, jour. Elle lit un petit bouquin, du théâtre allemand. Un homme attache son vélo un peu plus loin. Une conversation sur l’état des routes, le bonheur sur soleil-café, de la fin de session ».  etc etc etc.

On n’écrit pas de roman.

Ernest Nobsom, Le cinéma et la narration

lundi 1 avril 2013

123.


« Nous étions [1] un groupe, une génération qui avait la maladie du changement et de la vitesse. Tout plaquer et recommencer étaient violemment ancré dans cette espèce de chorégraphie belle et absurde. La plupart d’entre-nous étaient étudiant-e-s en art ou en sciences humaines, mais il y avait également des serveurs, des chômeurs, des travailleurs saisonniers, des marins, etc. Emman était l’espèce de leader naturel de ce groupe. Je le surnommais régulièrement « Le Dean Moriarty » de la restauration. De plongeur à Dawson City à gérant d’un club à St-Martin, en passant par portier d’un bar clandestin dans Hochelaga-Maisonneuve, il avait fait tous les postes possibles dans un bar ou restaurant. Il avait même porté la chemise blanche dans un grand resto de Paris quelques temps. Cependant, il était avant tout ce qu’on pourrait qualifier « un agent du chaos ».

Notre réalité était construite autour de quarts de travails ridiculement longs, de nuits-de-matins et d’une pauvreté matérielle paradoxalement répandue. Ce midi-là… »

-Contes et légendes de la restauration-


[1] Ces deux mots contiennent une force évocatrice qui dépasse les limites de notre objectivité. Ils incarnent avant tout une nostalgie et une unité parfaitement imbriquées. Ils ne laissent aucune place à l’infinie complexité entre les humain-e-s qui compose ces étranges tableaux. « Nous étions », c’est une photographie avec ses grimaces et sourires blancs. Une photo qui se tient bien droite et fière devant l’éternel, qui nous regarde et nous défie. Cela fait référence également à une glorieuse pérennité des choses qui nous tire toujours un peu plus en arrière insidieusement. Un espèce d’autisme littéraire et historiographique.