jeudi 20 mars 2014

144.

19 mars 2014

Nous écrivions de courts poèmes sur nos défaites respectives.
Et nous étions applaudis comme des héros nationaux. -E.Nobsom-

Je me réveillais souvent le matin avant tout le monde. Il y avait dans le couloir chez moi, de la poussière en suspension qui faisait son grand balai. Elle semblait tomber depuis des siècles cette poussière. De la chiure de temps qui tend à tout enterrer. Nous nous évertuons à garder les objets à la surface mais, le matin, la poussière prenait un peu d'avance et nous bravait sous les projecteurs. Et je ressentais, ces matins, une impression d'interdit qui me poussait à poursuivre ma progression dans le couloir du matin. Et j'écrivais sur mon chemin de courtes phrases sur les murs. Le mystère garde alerte.

J'écrivais partout, mais les mots et une lumière rougeâtre m'attirait invariablement vers la cuisine. Je terminais une phrase par les mots «logorrhée fiévreuse» (j'adore ces mots) lorsque je vis mon coloc, dos à moi, qui prenait un café à la table de la cuisine en fixant la cours arrière. Ma sensibilité était très cinématographique ce matin-là. Mon coloc également s'évertuait à déterrer les objets de la chiure de temps, mais aussi les personnes.

Parfois, il rencontrait une personne si poussiéreuse que son visage s'était déjà complètement figé.
Il y avait ceux et celles qui se roulait dans la poussière la nuit pour se protéger de la lumière.
Il avait même déjà déterré un jeune homme enfoui sous un bon 30 centimètres de poussière.

Nous avions comme stratégie le mouvement pour ne pas sombrer. Nous ne dormions pas plus de quelques heures par nuit à tour de rôle. Le mouvement, c'est emmagasiner le plus d'expérience possible sur une plus courte période possible. Je devais bien lire à cette époque un livre tout les cinq jours, éplucher 4 ou 5 journaux quotidiennement et travailler 60 heures semaine. Lui, c'était les films, l'histoire de l'art, l'anthropologie, etc. Enfin bref, vous voyez le topo. Notre action s'inscrivait dans un mouvement anti-sommeil/anti-poussière. D'une manière hebdomadaire, nous participions à des rencontres informelles et officieuses dans un bar près de chez nous. Ces rencontres se terminaient invariablement par la lecture de poèmes écrits par nous ou non.

Nous ne faisions pas de politique.

Ma copine nous avait initié à ce club. Elle nous avait appris que nous n'étions pas seuls. Lorsque j'ai rencontré Joséphine, j'avais presque perdu le combat. J'étais coincé dans mes derniers retranchements et il n'y avait que ma tête d'encore propre. Elle m'apprit à me battre. Joséphine était cette lumière brute qui m'éclairait le visage ces matins pluvieux. Vous savez au printemps, ces matins qui ressemblaient un peu trop à novembre? En mars, on a besoin de force et d'espoir. Joséphine s'était battu dans diverses guérillas avant de me rencontrer sur une ligne de picktage anti-cons. C'était une lionne féroce de 5 pieds 2 et j'en étais rapidement tombé amoureux. On se battait à la fois contre la nuit et contre le jour, contre la misère ordinaire, contre nous-même, contre le fascisme ordinaire, contre la poussière, contre l'espoir ordinaire, contre la vulgarité, contre la violence.

Nous avions nos paradoxes
Mais nous nous battions contre la poussière, dans le mouvement.



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