19 mars 2014
Nous écrivions de courts
poèmes sur nos défaites respectives.
Et nous étions applaudis
comme des héros nationaux. -E.Nobsom-
Je me réveillais souvent le
matin avant tout le monde. Il y avait dans le couloir chez moi, de la
poussière en suspension qui faisait son grand balai. Elle semblait
tomber depuis des siècles cette poussière. De la chiure de temps
qui tend à tout enterrer. Nous nous évertuons à garder les objets
à la surface mais, le matin, la poussière prenait un peu d'avance
et nous bravait sous les projecteurs. Et je ressentais, ces matins,
une impression d'interdit qui me poussait à poursuivre ma
progression dans le couloir du matin. Et j'écrivais sur mon chemin
de courtes phrases sur les murs. Le mystère garde alerte.
J'écrivais partout, mais les
mots et une lumière rougeâtre m'attirait invariablement vers la
cuisine. Je terminais une phrase par les mots «logorrhée fiévreuse»
(j'adore ces mots) lorsque je vis mon coloc, dos à moi, qui prenait
un café à la table de la cuisine en fixant la cours arrière. Ma
sensibilité était très cinématographique ce matin-là. Mon coloc
également s'évertuait à déterrer les objets de la chiure de
temps, mais aussi les personnes.
Parfois, il rencontrait une
personne si poussiéreuse que son visage s'était déjà complètement
figé.
Il y avait ceux et celles qui se
roulait dans la poussière la nuit pour se protéger de la lumière.
Il avait même déjà déterré
un jeune homme enfoui sous un bon 30 centimètres de poussière.
Nous avions comme stratégie le
mouvement pour ne pas sombrer. Nous ne dormions pas plus de quelques
heures par nuit à tour de rôle. Le mouvement, c'est emmagasiner le
plus d'expérience possible sur une plus courte période possible. Je
devais bien lire à cette époque un livre tout les cinq jours,
éplucher 4 ou 5 journaux quotidiennement et travailler 60 heures
semaine. Lui, c'était les films, l'histoire de l'art,
l'anthropologie, etc. Enfin bref, vous voyez le topo. Notre action
s'inscrivait dans un mouvement anti-sommeil/anti-poussière. D'une
manière hebdomadaire, nous participions à des rencontres
informelles et officieuses dans un bar près de chez nous. Ces
rencontres se terminaient invariablement par la lecture de poèmes
écrits par nous ou non.
Nous ne faisions pas de
politique.
Ma copine nous avait initié à
ce club. Elle nous avait appris que nous n'étions pas seuls. Lorsque
j'ai rencontré Joséphine, j'avais presque perdu le combat. J'étais
coincé dans mes derniers retranchements et il n'y avait que ma tête
d'encore propre. Elle m'apprit à me battre. Joséphine était cette
lumière brute qui m'éclairait le visage ces matins pluvieux. Vous
savez au printemps, ces matins qui ressemblaient un peu trop à
novembre? En mars, on a besoin de force et d'espoir. Joséphine
s'était battu dans diverses guérillas avant de me rencontrer sur
une ligne de picktage anti-cons. C'était une lionne féroce de 5
pieds 2 et j'en étais rapidement tombé amoureux. On se battait à
la fois contre la nuit et contre le jour, contre la misère
ordinaire, contre nous-même, contre le fascisme ordinaire, contre la
poussière, contre l'espoir ordinaire, contre la vulgarité, contre
la violence.
Nous avions nos paradoxes
Mais nous nous battions contre
la poussière, dans le mouvement.
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